Les feux de l’amour

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Anne-Laure Liégeois s’immisce dans les secrets tordants et sanglants des ubuesques Ceauşescu avec une pièce commandée à l’auteur David Lescot, Les Époux.

Les deux acteurs, Agnès Pontier et Olivier Dutilloy, en habits folkloriques, sont déjà sur le plateau. Derrière des micros, ils attendent que le public s’installe sur fond de musique traditionnelle roumaine. « Il est né à la campagne », dit-elle. « Elle est née à la campagne », poursuit-il. Le grand à la moustache et la petite à la couronne de fleurs content, à la manière de conférenciers ringards, la terrifiante ascension des deux dictateurs sur un ton grotesque. Parce qu’en effet, personne ne pouvait prédire que ces drôles de personnages prendraient la tête d’un état. L’amour envers et contre tout – et tous –, unis pour le pire, “Les Ceauşescu”, particule indissociable, ont terrifié la Roumanie pendant près de 25 ans. Nicolae, stupide, vaseux et rustre, Elena, profondément mauvaise et inhumaine, à peine plus éclairée que son époux. Marche par marche, ils gravissent discrètement les échelons du parti communiste et accèdent au pouvoir suprême.

Après s’être frottée aux mythiques Macbeth et sa Lady, Anne-Laure Liégeois, qui signe la mise en scène et la scénographie, désirait pénétrer dans une nouvelle relation : « Je souhaitais prolonger la réflexion sur le lien, très intime existant entre le pouvoir et le couple dans un temps qui n’est pas si loin de nous. J’ai un souvenir très présent et marquant de ce “faux” procès, suivi de la fusillade des Ceauşescu à la télévision, en 1989. » Profondément liée avec l’histoire de la Roumanie, la metteure en scène confie alors l’écriture de sa pièce à David Lescot : « J’ai eu envie de travailler avec lui, parce que je suis très sensible à la musicalité qui émane de sa langue, de ses mots. Mais aussi parce qu’il a beaucoup écrit sur le communisme et a un fort intérêt pour l’Histoire et pour ce pays. » Ainsi, l’auteur nous plonge dans la biographie de ces Époux, ou plutôt dans une comédie noire et terrible, où tout ce qui est raconté est véritable mais dans « l’ensemble ne répond pas à la plastique d’un documentaire parce qu’il est étiré par le théâtre et ses artifices », confie la metteuse en scène. Enfermés par des murs blancs, les acteurs tantôt eux-mêmes, tantôt narrateurs ou époux, attrapent leurs accessoires comme des rats à travers une trappe au lointain. Progressivement, l’espace se fait envahir par des images projetées sur les parois. Du papier peint délabré de leur début misérable à leur cage dorée, témoin de tous les excès du couple jusqu’à leur procès, nous suivons les outrances et anecdotes burlesques de ces deux mégalomanes, toujours avec humour, un bon moyen de réinterroger l’Histoire.

Photos de Christophe Raynaud de Lage

  À La Manufacture (Nancy), du 9 au 12 mai

theatre-manufacture.fr

Au Salmanazar (Épernay), mardi 16 mai

theatrelesalmanazar.fr

lefestin.org

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