Le cercle rouge

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Colmar 2016 © Georges Rousse / ADAGP

Georges Rousse est mondialement célèbre pour ses photographies rendant compte d’anamorphoses réalisées en divers lieux, souvent en friche. Il vient d’inaugurer sa première installation pérenne, dans une rue colmarienne. Rencontre avec un illusionniste travaillant sur l’espace.

Rendez-vous a lieu à l’Art café, au MAMCS : Georges Rousse tenait à contempler Le Salon de Musique (1931), également nommé La Chapelle Kandinsky, exposé au rez-de-chaussée du musée strasbourgeois. Accompagné de sa femme, il porte un grand angle autour du cou, comme toujours, afin « de photographier du matériau pour alimenter des idées : des lieux, du texte, des associations de matières ou de formes. » Presque jamais de personnes. L’homme, le regardeur, est cependant au cœur du travail de Rousse, peignant des figures sur des éléments d’architecture (murs, piliers, plafonds, sols, encadrements de porte…) : les cercles, rectangles ou damiers colorés se révélant grâce à un point de vue défini, un puzzle éclaté qui prend forme selon un angle précis. Un éphémère jeu de perspectives immortalisé grâce à son appareil photo, avant destruction du site. Son travail mêle archi, sculpture, installation in situ et peinture, mais la photographie fige ses réalisations. Elle en est la mémoire, en même temps que celle du lieu voué à disparaître. Nous le voyons comme un disciple d’Hans Holbein le Jeune (son anamorphose de tête de mort dans Les Ambassadeurs de 1933) ou des fresquistes et leurs trompe-l’œil sur les parois des églises. Tel un maître ancien, ses œuvres méticuleuses partent de dessins ou d’aquarelles, réalisés sur place. « C’est plus simple de me définir comme photographe, mais j’ai eu le Prix de Rome pour la peinture ou le Prix du Dessin à Montrouge, alors tout ça n’est pas très clair », confie un artiste qui ne se soucie guère des étiquettes. « Au départ, je travaillais dans des lieux inaccessibles, donc seule subsistait la photo car l’anamorphose est un phénomène optique nécessitant un déplacement. Pour moi, celle-ci est un outil permettant de dessiner dans l’espace. »

Une question de point de vue

À l’heure de l’informatique toute puissante, Rousse réalise ses images sans trucages numériques ni procédés Photoshop. Il installe sa chambre photographique et dessine une forme sur le verre dépoli. Ensuite, il va faire des allers-retours pour la tracer, sur les murs, point par point, à la craie. Le geste, appliqué, est primordial pour celui qui, depuis les années 1990, convie si possible le public afin qu’il comprenne le mécanisme, « la mise en œuvre » de son travail, qu’il ressente physiquement ce qu’éprouve l’artiste lorsqu’il “réactive” des lieux en friche, isolés, qu’il les « transforme en ateliers imaginaires, comme à Durham, en Caroline du Nord, où j’ai travaillé dans l’entrepôt sinistré d’un fabricant de tabac. On m’a invité à le faire revivre. » Autour du globe, il investit des endroits délaissés qui fascinent ce fils de militaire depuis l’enfance. « Je suis né après la Seconde Guerre et mon terrain de jeu était les fortifications à l’abandon, en Lorraine, en Allemagne, puis dans l’arrière-pays de Nice. Dans cette ville et aux alentours, il y a beaucoup de vestiges antiques, comme le Trophée d’Auguste. J’aime considérer les ruines anciennes ou modernes comme un atelier potentiel », dixit celui qui se réfère celui de Giacometti aux murs graffités et peinturlurés ou au Merzbau (1924-1937) de Kurt Schwitters. Cette cathédrale dada faite de planches et d’objets hétéroclites élevée dans sa maison d’Hanovre était vue par son auteur comme l’édification d’une architecture bâtie sur les débris de la Première Guerre mondiale. « Le Merzbau a été détruit, mais reconstitué plus tard… grâce aux photos. »

Des passages vers le spirituel

Dans chaque lieu, Georges Rousse observe attentivement et reste à l’écoute des sons environnants. Il voit les pièces investies comme des « espaces de liberté » où il peut à sa guise découper les murs et les plafonds, tracer ses formes et « entrer à l’intérieur de celles-ci » afin de les peindre en blanc (pour avoir une sous-couche lumineuse et uniformiser les différentes matières) puis en couleur. Dans le court-métrage Les Corbeaux (un des huit chapitres de Rêves, 1990), Akira Kurosawa met en scène un personnage qui pénètre dans un tableau, se perd en des paysages brûlés par le soleil de Vincent van Gogh. Georges Rousse ressent une impression identique en s’introduisant dans ses cercles ou carrés que nous imaginons comme des portes d’entrée menant au-delà du réel.

Mon nouveau projet, COLMAR 2016, se trouve au croisement de la route d’Ingersheim et de la rue des Poilus, dans la ville de Bartholdi. Georges Rousse a construit, à l’aide de jeunes gens en formation*, une structure métallique, « tel un squelette, une ébauche de tour », qui double la hauteur de la maisonnette située à cet endroit, avant d’y dessiner un cercle rouge en anamorphose. Pour la distinguer, le passant doit s’arrêter à un point fixe. Cette installation publique s’intègre sur le carrefour comme du mobilier urbain n’ayant qu’une fonction poétique. Un plausible monument commémoratif rendant hommage aux soldats morts dans les tranchées. Un disque écarlate – ouverture vers un ailleurs – se révélant au badaud le plus attentif. Un soupçon de spirituel glissé dans le fatras de la cité.

Par Emmanuel Dosda


COLMAR 2016
, au croisement de la route d’Ingersheim et de la rue des Poilus

www.colmar.fr

www.missionlocalecolmar.com

www.apollonia-art-exchanges.com

www.georgesrousse.com

 * COLMAR 2016 est un projet social réalisé dans le cadre d’une action pour l’insertion et la formation de jeunes portée par la Mission locale Haut-Rhin Nord et la Ville de Colmar en partenariat avec Apollonia

©Georges Rousse / ADAGP / 2016

Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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