L’Histoire en Témoin

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Autour de la découverte d’un fonds photographique et journalistique relatant la guerre coloniale de 1911 en actuelle Lybie entre le Royaume italien et l’Empire Ottoman, le Frac Alsace et le Centre photographique d’Île de France montent une exposition À fendre le cœur le plus dur.

Gaston Chérau derrière un cadavre aux confins de l’oasis de Tripoli © Collection privée

Un heureux hasard a permis à l’historien Pierre Schill de trouver, dans les papiers personnels d’un député anticolonialiste de l’Hérault du temps de la Troisième République, une trentaine de photos en noir et blanc. Ni date, ni provenance. Juste l’incroyable puissance de clichés immortalisant des pendaisons collectives “d’indigènes”. En même temps que son enquête commence, il décide d’approcher de manière concomitante son interrogation de l’histoire et des images en les confiant à divers artistes pour proposer autant de regards et réflexions sur cette archive. Rapidement tombent la provenance (Tripoli), l’époque (1911) et leur auteur (le journaliste Gaston Chéreau, missionné par Le Matin pour couvrir le conflit). Après une première trentaine de clichés, l’historien en découvre une vingtaine d’autres dans des cartons, puis une centaine à la Bibliothèque nationale de France. L’ensemble est exposé sous verre et témoigne d’un regard à la fois professionnel et sensible. Le reporter photographie les pendaisons collectives en plan serré tout en s’intéressant aussi à la foule y assistant.

Infama de la série Les suspendus, 2010-2011 © Agnès Geoffray

La plasticienne Agnès Geoffray, qui travaille de longue date sur la violence et les figures victimaires, a recherché « les gisants » présents dans les clichés de Chéreau, qu’elle a isolé et grossis pour les présenter au sol sur des plaques de verre et du papier de soie, leur portant ainsi « une attention, une protection mais aussi une forme de sépulture dont ils n’ont pas bénéficié ». L’artiste, connue pour ses mises en scène autour des pendus (deux tirages des Suspendus trônent dans un coin), a aussi agrandi deux photos représentant d’un côté la foule de femmes, enfants et vieillards au pied de la potence et, de l’autre, les notables arabes et militaires italiens, figures d’autorité. Entre eux, l’image manquante, l’horreur de l’histoire en marche. Elle révèle ici la grande modernité de ce témoignage sur la guerre, l’intérêt pour ceux que Chéreau appelle « l’ennemi » dans ses articles.

Afterlife 8, Afterlife, 2009 © Adam Broomberg & Oliver Chanarin

Dans la continuité, le duo Adam Broomberg & Oliver Chanarin expose Afterlife, photographies noir et blanc d’exécutions, quelques mois avant la révolution iranienne de 1979. Les silhouettes de ces Kurdes éliminés par le régime, découpées et accumulées sur un même tirage blanc dénué de tout contexte, leur confèrent une force dramatique et empathique sans pareille et, donc, une survivance dans la mémoire collective. Une autre forme d’écriture de l’histoire.

À Sélestat, au Frac Alsace, jusqu’au 18 octobre
03 88 58 87 55 – www.culture-alsace.org

Puis à Paris, au Centre photographique d’Île de France, du 15 novembre 2015 au 20 février 2016
01 70 05 49 80 – www.cpif.net

Thomas Flagel
Thomas Flagel
Journaliste
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