Je te croque, tu me croques

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Léopold Flameng, Portrait du graveur Charles Meryon âgé de 37 ans, 1858, , © RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Thierry Le Mage

Le Musée de La Cour d’Or – Metz Métropole convie à pénétrer dans une vaste galerie de portraits des XIXe et XXe siècles à la découverte Des vies et des visages de célèbres artistes.

Un homme nous regarde avec insistance. C’est gênant : on serait presque tentés de détourner les yeux alors que les siens nous fixent. Il s’agit de Jean-Marie Faverjon, un autoportrait en trompe-l’œil au pastel (1868) où l’artiste se représente le visage à moitié caché derrière un motif peint qu’il tient en mains. Surgissant moins du cadre qu’il ne s’y dérobe, celui-ci semble affirmer que l’art est plus important que l’homme. Pourtant Des vies et des visages en dit beaucoup sur la personnalité des créateurs rencontrés dans une exposition regroupant 84 travaux graphiques (1850-1923) issus des collections du Musée d’Orsay, datant de. Des portraits certes non destinés à être montrés au grand public (il s’agit bien souvent d’exercices), mais qui s’avèrent d’une extrême justesse, riches en détails, caractérisant parfaitement les modèles. Certains sont préparatoires, mais la plupart sont achevés. On trouve quelques ébauches et autres exquises esquisses, mais essentiellement des feuilles d’une belle qualité, témoignant notamment de l’amitié entre deux hommes comme les portraits de Verlaine par Frédéric-Auguste Cazals, unis par des liens humains très forts. Ils sont également esthétiques lorsqu’il s’agit de Manet vu par Degas ou Pissaro par Cézanne. Et inversement : je te dessine, tu me dessines, nous nous dessinons…

Albert Besnard, Madeleine-Jeanne Lemaire (1845-1928), artiste peintre, 1890, © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt

Uniformité académique

Claire Meunier, conservatrice du musée et commissaire de l’exposition, remarque : « Au XIXe siècle, les artistes respectent un certain nombre de codes, de conventions. On ne perçoit pas l’influence de l’impressionnisme ou des autres courants dans leurs dessins. » D’où une certaine unité stylistique. « À cette époque, le dessin a encore une place prépondérante dans leur formation. D’après gravure ou figures humaines, il les nourrit tellement qu’il semble y avoir une pratique commune. Au XXe siècle, cette tradition ne sera plus aussi forte. »

Charles Baudelaire,
Autoportrait, vers 1860,
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Tony Querrec

Bonnes feuilles

La présence de carnets d’artistes, au format de poche, nous fait entrer dans l’intimité créatrice de Gustave Courbet ou invite à suivre les pérégrinations de Maurice Denis. Ils attestent de l’importance des études crayonnées alors que la photographie s’est largement développée, permettant de se constituer une banque de données d’images. Les ébauches n’ont donc pas pour unique fonction de fixer un souvenir, mais de saisir un motif pour le reproduire ensuite, de retenir les éléments essentiels, de trouver le cadre et la composition adéquats. Selon Claire Meunier, il s’agit « d’un entrainement avant de passer à l’œuvre aboutie ». Un exercice pris très au sérieux par des artistes qui livrent de magnifiques feuilles, toutes en délicatesse comme celle d’Odilon Redon métamorphosant le portrait du graveur Rodolphe Bresdin en véritable allégorie de La Vieillesse (1865) au fusain, avec un visage s’estompant, s’effaçant doucement alors que la mort guette, « que le temps fait son œuvre ».

Edgar Degas, Portrait d’Edouard Manet, vers 1866-1868,
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Michèle Bellot

Des artistes et des fous

Léopold Flameng introduit un semblant de narration lorsqu’il dessine au crayon noir rehaussé de blanc le graveur « virtuose » Charles Meryon âgé de 37 ans (1858). Flameng plante le décor : en pleine nuit, dans son atelier, il est assailli par angoisses et tracas. « Dans un clair-obscur dramatisant la scène, avec une ombre portée en oblique, l’auteur représente la folie créatrice. Le lendemain, le modèle sera d’ailleurs interné à Charenton, marquant sa chute. L’artiste est un génie, mais également un fou ! » Pour la conservatrice, on lit plus facilement dans le dessin les préoccupations des plasticiens que dans la peinture ou la sculpture. De par sa dimension intime, il véhicule davantage d’émotion, même s’il est académique. « Une toile est un manifeste esthétique alors que le dessin est proche de l’essence de la vision de l’artiste. »

 

  Au Musée de La Cour d’Or – Metz Métropole, jusqu’au 3 juillet

musee.metzmetropole.fr

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Emmanuel Dosda
Emmanuel Dosda
journaliste
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