Grandeur et Décadence

Imprimer cet article

Charif Majdalani © Raha Askarizadeh

L’auteur francophone Charif Majdalani signe son cinquième roman en cette rentrée littéraire 2015. Sa Villa des femmes est une odyssée de toute beauté dans le Liban des années 1960, du faste des clans au déchirement intestin du conflit armé.

Avec ses airs de ne pas y toucher, de conte oriental en forme de fresque multifocale détaillée par le regard un brin naïf, superbement doux et sincèrement mélancolique du chauffeur de la Maison des Hayek, Charif Majdalani revisite avec brio l’art de la saga historique. Il plonge son lecteur dans les méandres intimes de l’histoire d’une famille et d’un système politique traditionnellement basé sur le pouvoir héréditaire des hommes. Skandar Hayek en occupe la tête, dirigeant sans partage l’usine de tissu héritée de son père tout en jouant un jeu politique d’équilibriste avec le clan chiite voisin pour conserver le pouvoir échu aux Chrétiens du Liban dans la municipalité d’Ayn Chir (où se passait déjà Histoire de la Grande Maison, 2005). Nous cheminons au cœur des destins des membres de ce clan de la haute société, régi par les obligations, les intérêts et les faux-semblants montés pour faire bonne figure à l’instar de l’épouse de Skandar, fille de la puissante famille des Ghosn, qui vit dans le souvenir de son amour de jeunesse impossible avec un homme de petite condition. L’âge d’or des affaires permet à leurs trois enfants de profiter de la prospérité familiale : Noula court les filles et les fêtes, Hareth part à la découverte du monde, fuyant le carcan de ses responsabilités futures et Karine, belle comme le jour, ne quitte guère ses purs sang.

Lorsque le patriarche s’effondre, terrassé par un infarctus, la succession prend des airs de désastre, les difficultés faisant remonter les histoires inhibées et la rancœur des renoncements personnels à la surface. La famille s’entredéchire au moment même où le pays ploie sous le feu des milices palestiniennes, l’influence des partis politiques et des grandes nations environnantes dans un jeu géopolitique faisant peu de cas des destins individuels. Face à l’Histoire, volent en éclats les traditions. Charif Majdalani offre ainsi aux femmes l’émancipation et les prises de responsabilités qu’elles méritent. Malgré la profondeur de ce qui les sépare, la guerre larvée depuis tant d’années, la veuve Marie, sa belle-sœur tyrannique Mado, Karine ou encore la cuisinière Jamilé tiendront jusqu’au bout ce foyer au milieu des orangeraies, forçant l’admiration du narrateur, ce chauffeur ébahi par tant de bravoure qu’il ne pourra que nous conter leur destin, avec ses doutes, ses incompréhensions et sa fascination. La fabuleuse histoire d’un monde d’hommes à l’abandon dont les femmes s’emparent, sans penser au lendemain.

Au Livre sur la Place (du 11 au 13 septembre), à Nancy, à la Préfecture, table ronde sur la Rentrée littéraire de Transfuge avec Simon Liberati, Mathias Enard, Charles Dantzig et Charif Majdalani, samedi 12 septembre à 17h30
www.lelivresurlaplace.fr

Aux Bibliothèques idéales (du 4 au 20 septembre), à Strasbourg, à L’Aubette, soirée “De l’Orient à l’Occident” avec Mathias Enard, Charif Majdalani, Hakan Günday et Jean-François Colosimo, dimanche 13 septembre à 18h30
www.bibliotheques-ideales.strasbourg.eu

Charif Majdalani, Villa des femmes, paru au Seuil (18 €)
www.seuil.com

Thomas Flagel
Thomas Flagel
Journaliste
Lire tous ses articlesLui écrire

Imprimer cet article