Fragilité de l’existence

La seconde édition du festival Extradanse explore l’éphémère dans une programmation féconde reliant trois générations de chorégraphes.

Trente-cinq ans après sa création, Maguy Marin n’en finit pas de montrer May B, pièce culte autour de Beckett. Sur un poignant lied de Schubert, dix danseurs grimés de talc et d’argile errent sur le plateau. Mouvements des corps abîmés, fragilité de la chair, célébration de l’humanité tragique et de la souffrance d’être au monde. Des vanupieds spectraux aux gestes saccadés et aux petits pas mal assurés, rythmés par des battements de tambour, dont nous ne saurons s’ils peuplent un asile d’aliénés ou un hospice abandonné. Petits vieux sans âge aux peurs d’enfants qui se figent tels des oisillons au moindre craquement, ces voyageurs sans destination aux regards hagards se frôlent et s’agrippent, ondulent en saccades, à mi-chemin entre grotesque et sublime. Ils dansent, frappent du poing dans leur pogne, solidaires et jamais seuls, se confrontant peureusement à l’absurdité d’une existence en guenilles dont on rit jusqu’au sanglot pour mieux en affronter l’inéluctable fatalité.

 

L’ivoirienne Nadia Beugré, toute en convulsions dans le bouleversant Samedi détente de Dorothée Munyaneza présenté l’an passé, rend un hommage appuyé aux femmes ayant lutté pour leurs droits dans Legacy. Une récurrence pour celle qui avait débuté avec la compagnie Tché Tché, revisitant le répertoire traditionnel à l’aune du féminisme au tournant de l’an 2000. Sur scène, des corps lancés dans une course effrénée, physique et intense. Pas pour le deuxième sexe mais pour défendre l’intérêt de tous, telle la reine ghanéenne Pokou qui, selon la légende, sacrifia son fils pour permettre la fuite de son peuple persécuté jusqu’à l’exode au XVIIIe siècle.

Avec Hakanaï la compagnie Adrien M / Claire B explore la poétique de la technologie numérique. Une danseuse de chair et de sang semble avoir été propulsée au cœur d’un système informatique, un jeu vidéo à échelle humaine, un décor de film SF façon Tron, un monde parallèle, virtuel, graphique et interactif. Un songe où l’on rêve de moutons électriques. Se met en place un étrange ballet d’images manipulées live et de gestes, une joute chorégraphique entre l’interprète et son univers 3D, un cube en tulle où sont projetés des lettres, quadrillages, formes lumineuses géométriques ou abstraites. Au centre, la danseuse est caressée par les lignes et courbes fugitives qui se meuvent, se dérobent, réagissent à ses mouvements, dialoguent avec elle, dans un environnement musical. Ce solo, voulu comme une série de haïkus visuels, illustre les préoccupations d’Adrien Mondot et de Claire Bardainne : dans leurs spectacles, entrent en résonance corps bien réels et matière virtuelle, êtres humains dans toute leur fragilité et paysages imaginaires éphémères.

Par  Emmanuel Dosda & Thomas Flagel

Festival Extradanse, à Pôle Sud, au TJP & au Théâtre de Hautepierre (Strasbourg), du 21 avril au 6 mai
www.pole-sud.fr

> Hakanaï / Adrien Mondot & Claire Bardainne, TJP grande scène, 21-24.04.

> May B / Maguy Marin, Pôle Sud, 03-04.05.

> Legacy / Nadia Beugré, Théâtre de Hautepierre, 06.05.

 

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