Énigmantique

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© Guido Mencari

En 1995, Romeo Castellucci déferlait sur les scènes de théâtre avec Orestie, une comédie organique ?. Après une plongée de vingt années dans les méandres de la tragédie, son premier spectacle renaît.

Pourquoi reprendre l’une de vos premières pièces ? Refaire un spectacle après tant d’années n’est pas une bonne idée. Mais le fait est là : je ne le refais pas. Je le trouve par terre, le ramasse comme un objet nouveau, fabriqué et jeté par un inconnu, il y a une vie. Le théâtre antique et moderne, que je respecte, est inhumain dans ses aspects fondamentaux et son pessimisme anthropologique. Sa puissance est celle, déformante, du mythe qui, comme une machine sortie de l’esprit, met en scène les dysfonctionnements de l’être dans un cadre humain de ruine artificielle.

En quoi la tragédie d’Eschyle résonne toujours avec notre présent ? La société tente souvent d’anesthésier tout ce qui ne rentre pas dans l’agréable. Si on met au second plan la poésie de l’Orestie, si on élimine le splendide édifice exposé à la lumière du soleil, ce qui reste – visible et terriblement fondamental – c’est la violence. La tragédie est un phénomène sociétal intimement lié à la loi et à l’urbanisation. Elle s’impose lorsque la société cesse de considérer la pratique du sacrifice comme acceptable. L’expérience du drame et de la violence ne se résout plus, alors, sur l’autel mais dans le théâtre.

Qu’est-ce qui a évolué dans votre réflexion ? C’est à travers L’Orestie que j’ai rencontré pour la première fois la discipline de la tragédie grecque. Je me suis rendu compte que je restais très proche de cette forme esthétique. Cette pièce représente le passage entre le matriarcat et le patriarcat. Le pire des crimes, le plus absolu, était le matricide. Il n’existait aucun pardon. J’ai pensé qu’il demeurait une tension suffisante dans ce spectacle et qu’il serait intéressant de le donner dans sa capsule temporelle, comme une pierre qui retomberait vingt ans après.

Quelle place accordez-vous ici au spectateur ? Dans la tragédie, l’indicible horreur prend forme dans une glaciale beauté et me parle de moi, spectateur. Quelle est l’origine du chant du théâtre grec qui touche aussi profondément ma douleur et celle de notre espèce ? Il embrasse le mythe comme une attitude qui doit être portée jusqu’à son accomplissement. Ses images sont inacceptables à moins de douter d’elles mais il est également impossible de les ignorer ou de les oublier. Le spectateur est cependant en mesure d’affronter le pire – et le pire, dans la tragédie, est toujours encore à venir.

Au Maillon Wacken (Strasbourg) en italien surtitré en français, du 20 au 22 avril

www.maillon.eu

 Conférence sur La violence des choses, des faits et des êtres : de Francis Bacon à Romeo Castellucci, au Centre Emmanuel Mounier (Strasbourg), lundi 18 avril

Préambule : « Avez-vous vu l’Orestie au Maillon en 1997 ? » au Maillon Wacken (Strasbourg), jeudi 21 avril

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