Des Enfers fabuleux

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2666 © Simon GOSSELIN

Quand Julien Gosselin, un des jeunes loups du théâtre français, adapte l’ultime roman fleuve de Roberto Bolaño, le plus grand écrivain chilien contemporain, cela donne une odyssée toute en démesure. 2 666, une oasis d’horreur dans un désert d’ennui.

En Chiffres. 1 024 pages pour un roman monstre paru en français chez Christian Bourgois (2008) – 1376 dans la version livre de poche – donnent 11h30 de spectacle en 5 parties et 4 entractes. 13 acteurs et 1 guest star (Vincent Macaigne apparaissant sur pellicule), 4 langues parlées (français, anglais, espagnol, allemand), 2 000 tops à envoyer en régie (surtitrages, vidéos…).

Bolaño. Né à Santiago du Chili en 1953, il passe son enfance au Chili et au Mexique, fuit la dictature de Pinochet en prenant la direction de la France, l’Italie, la Suède, l’Allemagne ou encore la Belgique avant de s’installer en Espagne. Tout en écrivant, publiant et recevant de nombreux prix après avoir fondé le mouvement Infraréaliste, il occupe divers emplois : plongeur, gardien de nuit dans un camping, vendeur en bijouterie… Ce n’est que la quarantaine venue qu’il se consacrera entièrement à son œuvre. Il revient dans son pays en 1998 et s’éteindra, à 50 ans, des suites d’une longue maladie en 2003, à Barcelone.

Littérature au théâtre. Julien Gosselin tente de recréer des fictions sur scène. De pièces (Gênes 01 de Fausto Paravidino, Tristesse animal noir d’Anja Hilling), il compose des épisodes narratifs. De romans qui se mesurent au monde dans un défi littéraire apte à embrasser plusieurs époques (Les Particules élémentaires de Houellebecq, 2 666 de Bolaño), il écrit des adaptations malaxant sens et genres, en forme de pièces non centrées sur les positions des personnages ni sur la question de la représentation théâtrale. Plutôt sur ce qui réunit, dans la dimension littéraire, acteurs, spectateurs et metteur en scène.

Théâtre-récit. Structurée en cinq parties, comme les livres du roman posthume de Bolaño (pas tout à fait achevé), la pièce est nimbée de « mélancolie à l’européenne » alors qu’elle co-existe, dans le roman, avec « un parfum ou des couleurs plus loufoques, liés au réalisme magique qu’on associe souvent à l’Amérique latine », explique le metteur en scène.

-1- Critiques. Quatre universitaires partent à la recherche d’un écrivain allemand génial, vivant dans l’anonymat en empruntant le pseudonyme de Benno von Archimboldi. Leurs recherches les conduisent à la frontière américano-mexicaine, à Santa Teresa. Une ville fictive derrière laquelle se cache la bouillonnante et terrifiante Ciudad Juárez jouxtant El Paso. Le cœur du roman et de la pièce, à l’instar de ces quatre héros, miroirs de l’auteur : solitaires, désenchantés et pétris d’illusions.

-2- Amalfitano. L’écrivain et philosophe qui accueille ses collègues dans sa ville d’adoption, avec sa fille Rosa. Guetté par la folie, il entend une voix et dessine de complexes schémas reliant philosophie et géométrie hasardeuse, laissant cette œuvre accrochée à un fil à linge, balayée par le vent et la pluie.

-3- Fate. Ce journaliste afro-américain de New York couvre à Santa Teresa une réunion de boxe. Tenté d’enquêter sur une série de crimes visant des femmes dans la région, il fréquente Rosa. La pièce prend alors des allures de polar halluciné sur fond de house music enivrée.

-4- Crimes. Les viols, morts violentes et crimes sauvages de femmes se multiplient. Des centaines de corps sont découverts dans les terrains vagues et le désert de Sonora, la fiction rejoignant la réalité de Ciudad Juárez dans les années 1990. Les narcotrafiquants, de mèche avec une police gangrénée par la corruption et des fils de notables intouchables, y firent régner la terreur. Klaus Haas, un vieil allemand gérant un magasin d’informatique, est le suspect principal de l’enquête.

-5- Archimboldi. Retour sur la vie d’Hans Reiter, alias Benno von Archimboldi, né en 1920 en Allemagne. Sa participation à la Seconde Guerre mondiale, sa désertion pour une vie de bohème et de secret, entre femmes et écriture.

Apocalypse baby. Mystérieux, tragique, poétique, 2 666 – association du 666 du diable avec notre second millénaire – raconte l’immense et tumultueuse apocalypse de notre époque. Un substrat condensé de sa violence pure que seule la littérature approche au plus près. Convoquer le désespoir féroce du monde pour y mieux faire face, partager ces histoires et enquêtes enchâssées montrant d’incommensurables solitudes, amitiés, amours et maux comme autant d’expériences de l’être.

Folie & Art. Dans 2 666, trois figures de la folie et de la pensée émergent : un peintre se coupe la main, un poète finit interné dans un asile et un philosophe entendant des voix suspend un de ses livres à une corde à linge pour le livrer au hasard des aléas climatiques désertiques. Un monde en déroute, où le mal se loge dans tous les interstices : dans les bas-fonds de Santa Teresa, à Chełmno qui fut le berceau des camps d’extermination des juifs d’Europe, dans la traite des noirs…

SVPLMC. Si vous pouviez lécher mon cœur, nom du collectif co-fondé par Julien Gosselin à sa sortie de l’École professionnelle supérieure d’Art dramatique de Lille, en 2009. Son adaptation des Particules élémentaires de Houellebecq est acclamée au Festival d’Avignon 2013, propulsant Gosselin (30 ans en 2017) en figure de proue de la jeune génération de metteurs en scène français. Il est artiste associé au Théâtre national de Strasbourg, au TNT (Toulouse) et au Phénix (Valenciennes).

Au Maillon-Wacken (présenté avec le Théâtre national de Strasbourg), du 11 au 26 mars
www.maillon.euwww.tns.fr

> Rencontre avec Julien Gosselin, à la Librairie Kléber, vendredi 17 mars à 17h30 – www.librairie-kleber.com

À La Filature (Mulhouse), samedi 6 mai
www.lafilature.org

Thomas Flagel
Thomas Flagel
Journaliste
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