Copieur !

Installé à Besançon, Gérard Collin-Thiébaut envahit le Frac Franche-Comté avec les 1 001 pièces composant Grammaire sentimentale, puzzle géant dessinant le portrait chinois d’un artiste interrogeant histoire de l’Art et culture populaire, œuvres originales et copies.

La vidéo Le Maître étalon montre une source de la Loue passant entre les jambes de la femme de L’Origine du monde de Courbet. C’est à la fois potache, iconoclaste et habile, car le corps est un paysage pour Courbet et son tableau Grotte de la Loue, un sexe de femme. En quoi est-ce une œuvre emblématique de votre travail…

Je suis haut-rhinois (né en 1946, à Lièpvre, NDLR). Découvrant le pays de Courbet, j’ai acheté une propriété où séjourna le peintre, par hasard, via un magazine immobilier. Il s’agit d’un ancien prieuré de capucins où Courbet se rendait souvent. Je me suis d’ailleurs approprié sa signature, G.C., à laquelle j’ai ajouté un T ! La grotte, à proximité de la maison*, ressemble en effet à un sexe ouvert : c’est magnifique. J’avais envie de parler de ça tout en évoquant Robert Filliou qui a fait une vidéo de cascades mais aussi Duchamp et son 3 Stoppages-étalon, même si, à mon avis, il n’était pas un maître étalon : c’était plutôt un calculateur pas très sexuel [rires].

 Vous êtes connu des Strasbourgeois pour avoir réalisé des tickets de tram et de bus en 1994 : ils évoquaient l’histoire alsacienne via la reproduction d’images populaires et devenaient des œuvres d’art uniques grâce à l’oblitération. Avec vous, l’art va souvent vers les gens grâce à vos interventions et installations dans l’espace public : la notion diffusion est centrale dans votre démarche…

Les expositions, les espaces blancs m’ennuyaient et j’avais envie de trouver des réponses nouvelles. M’adresser plus directement au public est formidable car les gens font ce qu’ils veulent : garder les tickets ou les jeter, même si on leur signale qu’il s’agit d’œuvres d’art. J’ai fait ça à Genève, à Grenoble ou même au Japon. J’étais un peu déçu pour Strasbourg car je voulais créer un “collecteur”, album permettant de collectionner les images pour raconter l’histoire de la cité – les rues, l’horloge astronomique, la vaisselle Hannong… – mais la Ville a refusé.

 Je me souviens d’un ticket où il était écrit « Des mauvais ou des bons ministres ». À l’époque, nous étions sous le gouvernement Balladur…

C’est un extrait de La Nef des fous de Sébastien Brant… qui pouvait s’adapter à l’actualité. Derrière tout ce côté désuet ou vieillot, il peut y avoir un discours radicale et critique. Le contemporain ne se cache-t-il pas dans des choses anciennes ? Mozart et Poussin sont actuels !

Vous considérez-vous davantage comme un archiviste ou un alchimiste ?

Un chimiste qui fait des mélanges pour produire d’autres choses, comme dans la culture en biodynamie que j’ai pratiquée et qui me passionne. Je fais cohabiter les images pour qu’elles réagissent et qu’elles explosent un jour, qui sait ? Je mets ensemble des éléments apparemment antagonistes, je fusionne le passé et le présent et je confronte des techniques différentes… J’ai par exemple réalisé une vidéo en 1993 (exposée au Frac) nommée Die Kindertotenlieder : elle montre le charlatan Phineas Taylor Barnum faire apparaître sur un guéridon des artistes disparus que j’admire, Stravinsky, Vaché, Giacometti, Courbet ou Léger. Cette œuvre se situe entre la vidéo, proche du plan fixe, et l’animation à la Émile Reynaud. J’aime associer une technique sophistiquée à quelque chose de vieillot pour que la sophistication se casse la figure. J’apprécie les mélanges et les artistes comme Joseph Beuys, que j’ai connu, qui flirtent avec des domaines hors du champ de l’art, l’écologie dans son cas.

Selon vous, l’« art permet de dépasser les épreuves humaines »…

La planète se fiche des hommes : elle serait sans doute très heureuse de s’en débarrasser [rires], mais, modestement, j’essaie de créer quelque chose de nouveau afin que l’humanité ne file pas tout droit vers la catastrophe. Dans l’expo, il y a un clin d’œil à Houellebecq, un grand pessimiste : je pense qu’il croit malgré tout, sinon, il arrêterait d’écrire. Même les nihilistes y croient un peu…

Grammaire sentimentale est un mix entre vos œuvres, celles d’autres artistes (Giacometti…), de ready made, et de reproductions, notamment sous forme de puzzle : Les Baigneuses de Picasso ou La Grande Odalisque d’Ingres. Vous préférez les copies aux originaux ?

Je me fiche un peu de l’original. On connaît l’histoire de l’Art grâce aux reproductions. J’en ai d’ailleurs collectionné de très nombreuses, de couleurs et de formats différents, découpées dans des quotidiens. C’est toujours une image différente.

Breughel, Boucher, Le Titien… Vous transposez des tableaux de maître en puzzle comme si vous vous adonniez à la peinture traditionnelle. Un pied de nez à l’art avec un grand A…

Et aux artistes qui crient au génie chaque fois qu’ils font un simple trait ! L’art n’est rien d’autre que l’acte de refaire autrement ce qui a déjà été fait, en l’adaptant à son temps. Mes premiers puzzles datent de 1972 : j’ai acheté des reproductions de toiles célèbres que j’ai montées. Le puzzle répond aux principes d’une œuvre d’art : fait main, il intègre la notion de couleur, de durée et de composition. J’en fais également réaliser dans mon atelier, comme les maîtres anciens. Dans ce cas, je finalise, je mets la dernière touche, l’œil ou la bouche.

Dans l’exposition trône une photocopieuse : symbole paradoxal, voire ironique pour un artiste vivant de son art… 

Le marché de l’art m’agace profondément. Je le paye sans doute très cher, mais après avoir longtemps été représenté par la galerie parisienne Durand-Dessert, j’ai choisi d’être indépendant. Je veux être libre : les artistes ne sont pas des paillassons, ils ne doivent appartenir à personne. Les jeunes plasticiens sont trop souvent dans le besoin d’exister, d’y arriver. Ils font des compromis.

En 1995, vous avez envoyé des lettres d’amour (des extraits de Fragment d’un discours amoureux de Roland Barthes) à Claire Chazal : qu’est-ce qui vous plaisait tant chez l’ex-star de TF1 ?

C’était les dix ans de la mort de Barthes et voulais lui rendre hommage. À cette époque, Claire Chazal, regardée chaque soir par des millions de téléspectateurs, était vue comme une apparition, une icône. C’était une madone moderne, d’autant plus qu’elle venait d’annoncer attendre un enfant sans qu’on ne connaisse le père, comme la Vierge Marie [rires] ! Je lui ai envoyé des lettres, autant de copies du texte de Barthes, mais elle les a toutes jetées…

 

 

Au Frac Franche-Comté (Besançon), jusqu’au 23 avril

www.frac-franche-comte.fr

 

* Depuis 1990, Gérard Collin-Thiébaut y réalise une œuvre d’art totale nommée La Maison d’un artiste (empruntant son nom au titre d’un roman d’Edmond Goncourt. Visitable, on y découvre des collections de Paris Match ou de Elle, des ouvrages de Raymond Roussel, des reproductions diverses…

www.gerardcollinthiebaut.com

 

Vue de l’exposition de Gérard Collin-Thiébaut, Grammaire sentimentale, Frac Franche-Comté, 2017 – © Adagp, Paris 2017, crédit photo : Blaise Adilon

 

 

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