À corps et à cris

Imprimer cet article

Photo de Maarten Vanden Abeele

Plongée dans la programmation alléchante du Theater Festival Basel avec la dernière création de Jan Lauwers éreintant l’autocentrisme européen.

Il y a quelques années déjà, le panorama de la création européenne présenté chaque fin d’été par le Theater Festival Basel proposait la réflexion grinçante de Sanja Mitrović sur l’identité européenne. Cette année, Jan Lauwers reprend ce flambeau brûlant. Les similitudes sont nombreuses : même intérêt pour la biographie de ses performers, pour le mélange des langues, pour les mensonges de l’histoire écrite par les vainqueurs. Même propension insatiable à révéler sur scène les contradictions intimes et les zones d’ombre collectives qui habitent chacun de nous. Le Poète aveugle regroupe sept portraits s’appuyant sur les parcours et ancêtres (plus ou moins fictifs) des membres de la Needcompany dans un jeu de storytelling aussi amer que touchant, brassant théâtre, danse et musique. Des récits souvent sombres devant des rampes de projecteurs formant un feu de lumière aveuglante. En émerge Grace Ellen Barkey s’autoproclamant « miracle multiculturel » en tenue traditionnelle indonésienne clinquante, maquillée comme un clown au sourire triste, scandant son nom tel un mantra hurlé jusqu’à l’épuisement, l’âme à nu, au bord des larmes. Mais aussi le « musulman monoculturel » pur jus Mohamed Toubakri – qui s’est pourtant émancipé de sa Tunisie par le breakdance et l’art dramatique –, Benoît Gob et les blessures suintantes de son enfance sur fond de guitares lancinantes en bord de scène, ou encore Hans Petter Dahl, fier Viking confiant avoir été trop saoul – ou trop peureux – pour sauver quelqu’un de la noyade. Jan Lauwers relie ces fils narratifs à la grande Histoire, rappelant l’Europe à son étroitesse d’esprit, ses renoncements et son obscurantisme lorsqu’elle se fait cannibale – « Un cannibale c’est quelqu’un qui ne respecte pas les règles, une brute qui fait des farces » – et escamote l’héritage culturel, artistique ou encore scientifique qu’elle doit au monde arabo-musulman. Ainsi l’interminable lignée d’armuriers dont serait issu Maarten Seghers – l’un de ses ancêtres aurait forgé l’armure de Godefroy de Bouillon qui prit la tête de la Première Croisade au XIe siècle – nous renvoie à un passé barbare où la force brute affrontait déjà le savoir comme le rappelle le metteur en scène flamand, inspiré par l’œuvre d’Abu al ‘ala al Ma’arri, poète syrien et aveugle des X et XIe siècles et la poétesse andalouse Wallada bint al-Mustakfi. « Leurs œuvres sont l’écho d’un temps où les femmes étaient puissantes et l’athéisme courant, où Paris n’était qu’une petite ville de province et Charlemagne, un analphabète notoire. » Une invitation à repenser cet héritage. Sans peur et sans reproche. Les yeux simplement ouverts sur le monde.

Theater Festival Basel (à la Kaserne Basel, au Roxy Birsfelden, au Theater Basel, à la Turnhalle Klingental et au Junges Theater Basel), jusqu’au 11 septembre.

The Blind Poet, de Jan Lauwers & Needcompany, Kaserne Basel, 03-04/09

www.theaterfestival.ch

Thomas Flagel
Thomas Flagel
Journaliste
Lire tous ses articlesLui écrire

Imprimer cet article